Depuis mes années universitaires je me demandais comment le mot "baiser" a-t-il acquis l'autre signification. Bien sûr n'importe qui peut deviner que baiser aurait dû commencé sa carrière en tant qu'euphémisme qui a subi un processus de transmogrification extrème.
Camille Laurens le mets au clair dans son rubrique Le grain des mots, qui est parue dans l'édition de l'Humanité du 15 novembre 2001.
Camille Laurens le mets au clair dans son rubrique Le grain des mots, qui est parue dans l'édition de l'Humanité du 15 novembre 2001.
Non, non, n’y comptez pas : je ne vous dirai pas d’entrée de jeu ce que j’entends par là - s’il s’agit du substantif ou du verbe. Mais après rapide sondage autour de moi ("le mot baiser, qu’est-ce que ça t’évoque, là, tout de suite, sans réfléchir ?"), il semblerait qu’en ce début de siècle on le comprenne plus souvent dans le sens de Virginie Despentes - Baise-moi - que dans celui des troubadours - "d’un baiser ma douce et noble dame s’est emparée de mon cour". Enfin bref, inutile de biaiser davantage : j’adore ce mot dans les deux sens, dont on n’a aucun mal à saisir presque charnellement la proximité, la complicité ; il est une carte de Tendre à lui tout seul, des "premiers soins" aux "dernières bornes de l’amitié", de la Rivière d’Inclination à la Mer Dangereuse dans laquelle elle se jette avec la même logique qu’un nom dérivant vers un verbe. Selon le Grand Robert, "baiser, employé absolument, n’est plus d’usage décent comme il l’était à l’époque classique". Il est alors remplacé par embrasser. On peut cependant imaginer que l’autre sens a toujours affleuré ; ainsi chez Molière, quand Diafoirus fils s’enquiert des règles du savoir-vivre : "Baiserai-je, mon père, on ne baiserai-je point ?", le parterre devait se tordre. Louise Labé, quant à elle, en chante l’érotisme incendiaire, qui brûle à la rime : "Baise m’encor, rebaise moi et baise/ Donne m’en un de tes plus savoureux/ Donne m’en un de tes plus amoureux :/ Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise." Là où la bise n’est qu’un petit courant d’air froid, le baiser, donc, est de feu, même s’il s’accorde aussi avec " aise " et " apaise ". La Belle Cordière en fait le geste souverain de l’amour, celui qui permet véritablement à chacun de baisser la garde et d’entrer dans l’Autre, physiquement bien sûr, mais aussi mentalement : "Ainsi mêlant nos baisers tant heureux/ Jouissons nous l’un de l’autre à notre aise/ Lors double vie à chacun en suivra/ Chacun en soi et son ami vivra."
Il bacio - "rose trémière au jardin des caresses", selon Verlaine. Certes il y a le baiser de Judas (sans doute est-ce de là que vient l’idée de trahison : "je me suis fait baiser"). Mais le plus souvent, ce mot qu’on prononce en avançant les lèvres suggère l’abc de l’amour, le b a ba de la passion. On peut le voler, le donner, l’échanger : c’est toute une économie amoureuse. À la fois frêle et solide sur sa base, baume éphémère et fusion éternelle, le baiser est taillé dans le marbre de Rodin et dans le feu du Phénix. "Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !/ Volupté nonpareille, ivresse inénarrable!" : le poète ne cesse d’en chanter les louanges car l’homme, dit-il, "s’y grise d’un bonheur qu’il ne sait épuiser". Mille baisers, donc, c’est la grâce que je vous souhaite.

